07 décembre 2017 | Les nouvelles sorcières de Salem

Il y a trois siècles, mon ancêtre Elizabeth Howe* a trouvé la mort de façon tragique.

Elle a été pendue au milieu d’un petit village du Massachusetts qui avait accueilli sa famille après son arrivée en Amérique. Cela s’est passé en juillet 1692.

Ce petit village de la Nouvelle-Angleterre s’appelait Salem.

Plusieurs dizaines de villageoises avaient déjà été condamnées par la vindicte populaire lorsqu’elles ont été conduites devant un pseudo tribunal judiciaire. Le simulacre de procès qui s’en suivit était à l’image du chaos populaire qui sévissait dans la région depuis plusieurs mois.

Certaines furent condamnées à mort pour cause de sorcellerie.

Elizabeth Howe était l’une d’elles.

Elle devint alors l’une des sorcières de Salem.

Un tribunal populaire grotesque

Toutes les raisons étaient bonnes pour soupçonner sa voisine de sorcellerie. Querelles entre les grandes familles de fermiers, mort accidentelle de bétail que l’on attribuait à la femme du voisin, refus d’adhérer aux préceptes religieux d’une nouvelle église puritaine qui venait de s’implanter dans la région, etc.

Lorsque mon aïeul James Howe perdit la vue, c’est sa femme Elizabeth qui prit en charge la gestion de la ferme en plus d’élever les six enfants du couple. Dans une Nouvelle-Angleterre conservatrice, cette femme en menait visiblement trop large au goût de certains.

Quand l’opinion publique se fait justice
Selon l’une des versions de l’histoire*, un juge qui venait d’acquitter trois villageoises de Salem aurait même révisé son jugement sur le banc, presque immédiatement après l’avoir prononcé. La raison ? Les villageois présents au tribunal se sont spontanément braqués après ce verdict d’acquittement.
C’était le comble de l’absurde ; le tribunal populaire venait de faire modifier un jugement uniquement par la force d’une violente contestation… en plein tribunal judiciaire !

Les réseaux sociaux, nouvelle forme de tribunal populaire ?

Depuis le mois d’octobre, soit depuis les révélations entourant Harvey Weinstein, il ne se passe pas une semaine sans que de nouvelles personnalités américaines ne soient accusées de gestes inacceptables. Les affaires Salvail, Rozon, Archambault, et Sicotte ont marqué l’actualité d’ici.

L’automne 2017 a été la saison du tribunal populaire.

Dans la foulée des accusations récentes contre des personnalités québécoises et américaines, certains analystes ont prétendu que sans les réseaux sociaux, ces condamnations populaires n’auraient pu voir le jour.

Je m’inscris en faux quant à ces affirmations. Le tribunal populaire a toujours existé. Le cas du procès de mon aïeule Elizabeth en est un exemple. Et il y en a évidemment bien d’autres.

Arrestation de Elizabeth Howe

Ce qui a changé avec l’arrivée des réseaux sociaux, c’est la rapidité de la condamnation populaire et la portée de celle-ci. Les accusateurs sur les réseaux sociaux ont également la possibilité d’être anonymes pour dénoncer un agresseur… ce qui était plutôt difficile à faire autrefois sur le perron d’une église.

Mais ces personnalités accusées ainsi n’ont pas été détrônées uniquement par la force de dénonciation sur les médias sociaux. Il a fallu que des instances plus crédibles, comme les médias traditionnels ou la crainte d’un procès en justice, s’ajoutent à l’équation.

À défaut de pouvoir juger de tout ce qui se dit dans la twittosphère, ce sont souvent ces instances – médias et tribunaux judiciaires – qui nous aident à distinguer les accusations gratuites de trolls qui sévissent sur les réseaux sociaux versus les accusations émises par de véritables victimes.

Rozon, Salvail et le sorcier Sicotte

Visiblement, les victimes de Gilbert Rozon et Éric Salvail ont été galvanisées par l’effet d’entraînement généré par le mot-clic #moiaussi apparu aux États-Unis.

Ces victimes ont décidé de se confier sur les réseaux sociaux ou auprès de journalistes. Les conséquences ont été très rapides. MM Rozon et Salvail ont décidé de vendre leurs entreprises respectives et de se retirer de la sphère publique.

Dans le cas d’Éric Salvail, ses excuses publiées sur sa page Facebook semblent indiquer que le tribunal populaire n’était pas dans le tort en dénonçant les gestes qu’il aurait commis auprès de ses employés.

Départager le bon de l’ivraie sera toujours difficile. 

Que ces accusations soient fondées ou non, cette tendance de vouloir régler ses comptes sur la place publique n’est pas prête de s’arrêter.

Le succès engendré par les dénonciations de ces victimes d’agressions sordides ne fait qu’encourager d’éventuelles autres victimes, de crimes réels ou inventés, à régler leur compte ailleurs que devant la justice.

Car il est là le danger : à quel moment la dénonciation bénéfique cède-t-elle la place au banal règlement de compte ou à la petite vengeance sournoise ?

 Le cas de Gilbert Sicotte semble être de cette deuxième catégorie. Au moment d’écrire ces lignes (6 décembre), près de 100 plaintes avaient été acheminées à l’ombudsman de Radio-Canada pour dénoncer le reportage peu flatteur réservé à ce professeur du Conservatoire d’art dramatique du Québec.

Visiblement, l’opinion publique n’a pas cru que les allégations provenant de certains anciens étudiants, qui ont dénoncé des mauvaises méthodes d’enseignement, soient suffisantes pour condamner ce professeur de la sorte.

Que ce soit sur Facebook ou sur le parvis d’une église, il n’y aura qu’une seule façon de considérer la justesse des accusations populaires portées contre une personne: avec discernement.

C’est également avec discernement que nous, professionnels en relations publiques, devons agir lorsqu’une telle situation se produit.

Le discernement nous permet de marquer une différence et d’adopter une distance professionnelle nécessaire entre, d’une part, les agissements inacceptables d’un dirigeant d’entreprise et, d’autre part, les employés de cette entreprise qui ne sont que des victimes collatérales de la vindicte populaire.

Protéger la réputation d’une entreprise dont le dirigeant est accusé de torts ou proposer une stratégie de communication interne pour accompagner ces employés est possible et même nécessaire. Il suffit de bien cerner qui doit être défendu et qui bénéficie ainsi de nos services et conseils professionnels.

Nous devons nous accorder un moment de réflexion avant de juger si nous prenons le mandat de défendre l’entreprise dirigée par une personne accusée sur la place publique. C’est évidemment la moindre des choses. Nous avons à l’esprit que des victimes présumées ou des journalistes pourraient également être tentés de tirer sur le messager qui cherche à défendre ce qui apparaît indéfendable aux yeux du tribunal populaire. Notre réputation et celle de notre firme pourraient être happées par la tourmente.

Il nous faut résister à la vague populaire et garder en tête que derrière de véritables drames qui exigent une condamnation sans équivoque, se cachent malheureusement des sorcières injustement accusées et condamnées par l’opinion publique.

Car, contrairement au tribunal judiciaire, le tribunal de l’opinion publique ne s’embarrasse pas de la présomption d’innocence.

Patrick Howe, associé-directeur, CONSULAT relations publiques

 

Pour voir mon entrevue à Louis Lemieux à propos de cette chronique:

* NOTE : 325 ans plus tard, les raisons entourant la condamnation des sorcières de Salem sont nébuleuses et font encore l’objet de spéculations de la part de certains historiens. Certaines adaptations romancées (livre ou film) avancent certaines théories plus ou moins réfutées par les historiens. Les archives judiciaires et généalogiques ne sont pas toutes fiables (ce qui est reconnu par les professionnels en généalogie). J’ai pris l’initiative de situer ce billet dans une perspective historique et familiale afin d’amener le lecteur à comprendre mon opinion, mais je ne peux en aucun cas prétendre à l’exactitude de tous les faits.

Source des images et des informations concernant Elizabeth Howe: Wikipedia, History of Massachusetts Blog, Ancestry, History of American Women