[Lettre ouverte publiée par Patrick Howe le 27 février 2026]
https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/959682/peur-referendum-ou-souverainete?

Le débat référendaire reprend là où il avait été laissé le soir du 30 octobre 1995. On retrouve les mêmes arguments et le même cadre narratif qu’il y a 30 ans. Prenons par exemple le retour en force du « non » au processus référendaire. Ce glissement sémantique en dit long sur l’état du débat public qui est en train de s’installer.
Quand des politiciens agitent le spectre référendaire, ils ne parlent pas de souveraineté, ils parlent du « référendum ». Ils font référence à l’outil démocratique, pas au projet de société. Lors des deux dernières consultations populaires sur la souveraineté du Québec, le choix de cette trame narrative par les partisans du Non a probablement pu convaincre des électeurs qu’ils devaient s’opposer non plus à l’idée d’un pays, mais à la consultation populaire elle-même.
Cette stratégie de communication repose sur des techniques inspirées de la psychologie cognitive. Quand on sature l’espace public d’associations négatives à un mot, ce mot finit par devenir repoussant en lui-même. Et comme l’esprit humain ne décide pas dans le vide, il s’appuie sur les perceptions déjà en mémoire pour évaluer rapidement ce qu’il n’a pas le temps d’analyser. C’est le carburant de toute campagne de peur réussie : non pas convaincre, mais conditionner. Le mot « référendum » suffit à faire remonter l’angoisse de l’automne 1995 ou de mai 1980. Et ce réflexe émotionnel, cultivé patiemment, donne de meilleurs résultats que n’importe quel argument chiffré ou scientifiquement prouvé.
La question mérite pourtant d’être posée franchement : qu’est-ce qui fait peur, au fond ? La consultation populaire ou le résultat de cette consultation qui pourrait mener à un changement politique majeur ? Car si les Québécois votaient « non », comme ils l’ont déjà fait deux fois, cela devrait, logiquement, ravir les partisans du fédéralisme canadien. Et pourtant, Bernard Drainville et Éric Duhaime, anciens souverainistes recyclés en voix du statu quo, nous avertissent que même un « non » serait catastrophique à cause du « recul » qu’il entraînerait. Par conséquent, il ne faudrait plus se poser la question.
Voilà un argument fascinant qui démontre l’effet cognitif de cette stratégie d’influence : si nous décidions de nous engager dans un processus référendaire en votant pour le Parti québécois, le reste du Canada nous punirait quand même parce que nous aurions choisi de participer à un vote démocratique, même si le Non l’emportait. Si c’était vrai, cela dirait quelque chose d’inquiétant sur la nature de la fédération canadienne. Si c’était faux, c’est la peur elle-même qu’on tenterait de recycler, faute d’arguments neufs pour convaincre les Québécois de rester de loyaux sujets de Charles III.
Certains se souviendront de l’argument entendu en 1980 selon lequel les aînés ne recevraient plus leur pension de vieillesse dans un Québec souverain. La peur du chèque manquant a pesé lourd dans les urnes. Des décennies plus tard, des milliers d’aînés québécois ont effectivement cessé de recevoir leur pension : pas à cause de l’indépendance du Québec, mais à cause du fiasco du logiciel fédéral Cúram, dont la mise à jour défaillante a privé des retraités de leurs prestations pendant des mois.
La possibilité que la communauté internationale ne reconnaisse pas le résultat référendaire, autre classique, celui-là de 1995, revient aussi en force. Difficile pourtant de l’invoquer sérieusement quand 158 États membres de l’ONU reconnaissent aujourd’hui la Palestine, un État sans territoire pleinement contrôlé et aux infrastructures anéanties. Le monde a visiblement une définition plus généreuse de la légitimité nationale que les opposants à la souveraineté du Québec.
Il faut reconnaître que ces vieux arguments vieillissent mal et il est urgent pour les fédéralistes de trouver autre chose. Donald Trump leur a fourni du carburant juste à temps. Mais ses menaces tarifaires commencent à lasser un peu tout le monde et l’économie se porte assez bien.
Ce qui est frappant dans la résurgence de ces vieux cadres narratifs, ce n’est pas leur nouveauté. C’est leur ténacité. Des arguments qu’on a réfutés 100 fois, mais qu’on ressort parce qu’ils fonctionnent encore sur le plan émotionnel. La peur n’a pas besoin d’être logique. Elle doit seulement être activée chez l’électeur. Et c’est précisément ce qui est en train de se passer. Après 30 ans de silence, les mêmes mécanismes de communication d’influence se remettent en marche.



