
Que reste-t-il de la réputation de nos institutions ?
Pendant 39 jours, cinq partis politiques ont débattu avec vigueur de la santé, de l’éducation et de la performance de ministères ou d’organismes relevant de l’État. Ces débats sont sains en démocratie. Ces institutions ont été créées pour servir les Québécois et les élections constituent le moment par excellence pour leur demander des comptes et espérer des améliorations.
Mais il y a un effet cumulatif qui mérite qu’on s’y arrête. Certains partis ont annoncé leur intention d’abolir Santé Québec, une entité gouvernementale fondée il y a seulement deux ans. D’autres se sont affrontés pour compter le nombre de fonctionnaires qu’ils souhaitaient couper dans les effectifs : 20 000 ici, 12 000 là. Le vocabulaire n’avait rien pour améliorer le portrait : dégraissage, gaspillage, bureaucratie.
Chacune de ces propositions se défend sur le fond. Mais mises bout à bout, elles dessinent une image d’institutions lourdes, coûteuses, presque illégitimes pour certains. Peu importe la justesse de chaque mesure prise isolément, c’est la perception qui s’imprime dans l’esprit des citoyens. On ne retient pas les nuances des cadres financiers, mais l’impression d’ensemble que ces mots laissent.
Le terrain de la perception était déjà fragile. Avant même la campagne électorale, 43 % des Québécois estimaient que leur confiance envers les institutions publiques avait diminué ces dernières années, contre 4 % qui la voyaient s’améliorer, a mesuré un sondage Léger mené sur l’internet auprès de 1052 répondants, du 29 au 31 mai 2026, pour le Barreau du Québec1. Or, la réputation d’une institution est un bien commun. C’est un capital bâti sur des décennies qui n’appartient à personne en particulier, mais plutôt à tous les citoyens qui se sont dotés de ces organisations publiques au service de la communauté.
Il faut distinguer d’emblée deux gestes que l’on confond trop souvent. Critiquer la performance d’une institution est nécessaire. Nier la légitimité d’une institution ou des employés qui y travaillent sans y apporter les nuances nécessaires est un exercice périlleux.
« Les délais sont trop longs » est un diagnostic qui se prête au débat. « Éliminer la bureaucratie » est un verdict sans appel qui a des conséquences.
Car les mots ont des effets concrets sur la perception, tant pour ceux qui y travaillent que pour ceux qui songent à se joindre à la fonction publique.
Les campagnes publicitaires percutantes diffusées pendant les mouvements de grève en 2023 et les discours dévalorisants sur le travail des enseignants ont probablement contribué à la baisse des inscriptions aux programmes de formation en enseignement les deux années suivantes. Après tout, qui veut aller travailler dans un milieu où l’on répète sur toutes les tribunes que les enseignants vivent de la détresse psychologique et que l’on ne leur donne pas les moyens de gérer des classes d’enfants en difficulté d’apprentissage ?
Cet effet ne touche pas seulement la relève. Il pèse aussi sur celles et ceux qui font vivre ces institutions. On vient d’apprendre que, selon les chiffres de Santé Québec, l’absentéisme pour maladie dépassait 20 % dans le personnel soignant2. La recherche en psychologie organisationnelle associe étroitement l’épuisement professionnel au sentiment, chez les employés, de ne pas être traités avec justice et reconnaissance dans leur milieu de travail.
Quand une profession est sans cesse décrite sur la place publique comme inutile ou dysfonctionnelle, il serait étonnant que cette image reste sans effets sur le sens que ces travailleurs donnent à leur métier.
Prendre soin de la réputation d’une institution, ce n’est pas seulement une stratégie à mettre en place en temps de crise. Entre deux campagnes électorales, nos institutions publiques se doivent de parler d’elles-mêmes aux citoyens. Elles peuvent le faire à leur rythme, et avec les nuances qui s’imposent. Avec un peu d’habileté, elles peuvent également remettre en contexte des informations un peu trop alarmistes qui ont fait la manchette pendant la campagne électorale.
Occuper l’espace public par une parole posée et transparente permet aux citoyens de se réapproprier leurs institutions après le tumulte d’une campagne électorale. Cela permet également aux travailleurs de ces institutions de reprendre confiance envers leur employeur et de retrouver un sens à leur engagement professionnel.



